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 Les systèmes politiques du Japon contemporain

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Erfëa

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Messages : 52
Date d'inscription : 24/12/2010

MessageSujet: Les systèmes politiques du Japon contemporain   Dim 2 Jan - 4:44



Etant donné que j'ai cru comprendre que certains ici étaient friands d'histoire, je me permets de vous copier/coller un petit exposé que j'ai fait à ma classe en début de cette année à la demande de mon professeur d'histoire. Pour ceux que ça intéresse, cela pourra peut-être leur permettre de mieux comprendre l'ambivalence de la alternance politique au Japon, qui recycle des éléments de clanisme (avec notamment des clientèles électorales très importantes) dans un système politique apparemment modernisé, vivant sur les acquis de la Constitution de 1947. Je me tiens également à votre disposition pour toute critique/question/demande d'éclaircissement qui pourrait vous venir après lecture de cet article.



INTRODUCTION
Le Japon est, dans le monde contemporain, un pays placé dans une situation particulièrement originale dans les relations internationales. En effet, ainsi que l'indiquent la plupart des historiens s'intéressant à la question, il peut apparaître par bien des aspects comme à la fois la "pointe avancée" de l'Occident en Extrême-Orient, et réciproquement le fer de lance d'une Asie nouvelle capable de rivaliser face aux Européens et aux Américains. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer que le niveau de développement du pays est comparable, de nos jours, à celui des PDEM (il est d'ailleurs au coeur d'un des trois pôles de la Triade), mais que dans un même temps les Japonais peuvent apparaître comme un peuple "mystérieux" aux yeux des étrangers (mystère d'ailleurs pour partie entretenu par les Japonais eux-mêmes).


De ce fait, l'étude que nous proposons est avant tout une analyse du fonctionnement des deux systèmes politiques qui se sont succédés au Japon au cours des XIXème-XXème siècle. Cette analyse invite également à considérer les répercussions économiques et culturelles que ces deux systèmes ont pu avoir.
Le premier système que nous étudierons sera celui qui est formalisé derrière la Constitution de 1889, première
Constitution élaborée dans un pays non-Européen. On devra néanmoins revenir sur les conditions dans lesquelles s'est élaborée cette Constitution (puisqu'elle s'inscrit dans un tournant décisif de l'histoire japonaise, qui a mis un terme à trois siècles d'isolationnisme et d'autarcie économique). De plus, après avoir analysé la façon dont celle-ci met en place un jeu parlementaire au Japon, et lui permet de se doter d'un régime stable capable d'une politique de puissance, il nous faudra expliquer les dérives, ou plutôt la désuétude dans laquelle celle-ci tombe au tournant des années 1930.


La seconde Constitution, celle de 1947, rédigée en anglais par les Américains consécutivement à la défaite japonaise de 1945, en diffère sur bien des points. Là où la Constitution de 1889 imite le modèle prussien, la Constitution de 1947 rejoint le modèle  britannique sur bien des points. Là encore, nous retracerons la genèse de sa création (en soulignant notamment le fait que celle-ci se présente non pas comme une nouvelle Constitution mais comme un amendement de la première), pour en arriver enfin au jeu parlementaire et à la relative "hégémonie" du Parti Libéral-Démocrate jusqu'au seuil des années 1990.




I La Constitution de 1889 et l'entrée du Japon dans les Relations Internationales

1) La genèse du projet (1853-1889).

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la Constitution de 1889 ne représente pas un pas en avant dans la progression de la démocratie au Japon, et peut à certains égards représenter un recul par rapport à ce qui était envisageable à cette époque.

En effet, le Japon subit, dans le deuxième moitié du XIXème siècle, un retournement historique considérable, puisqu'il passe d'une situation de fermeture (tant diplomatique qu'économique) à une situation d'ouverture, voire d'extraversion, qui n'a de cesse d'augmenter tout au long du XXème siècle (nous en verrons plus tard les possibles contradictions).

Le Japon était jusqu'en 1853 dans une situation d'autarcie, alors même que sa position géographique lui conférait une situation intéressante en Extrême-Orient. Ainsi, à partir du début du XIXème siècle, les Russes, les Anglais, mais aussi les Américains, convoitent l'entrée dans les ports nippons, ainsi que plus globalement l'établissement de relations commerciales. C'est à l'amiral Perry, commandité par le gouvernement américain, que revient la charge de remettre aux représentants du shogunat des Tokugawa (en place depuis le XVIIème siècle) une lettre du président américain ordonnant la mise en place de relations commerciales entre les deux pays.

Ne pouvant refuser (au risque de s'exposer aux canonnières américaines), des traités sont signés rapidement avec d'autres pays, européens cette fois. Néanmoins, le sentiment d'une trahison de la part des dirigeants est très présent parmi la population, qui souhaitent voir les "barbares" expulsés (certains clans conservateurs continueront de prôner cette attitude longtemps après la chute du shogunat). Des troubles ont lieu, et la structure clanique du pouvoir ne permet pas de les réduire. C'est cette situation exceptionnelle qui permit un passage de pouvoir du shogun (qui dirige au nom de l'empereur) à l'empereur lui-même, supporté
par des samouraïs souvent d'origine humble. Leur victoire impliqua un renouvellement important du personnel politique dans les années suivant la chute des Tokugawa (sans entrer dans les détails, on peut signaler que ceux-ci intriguèrent à la cour de Kyoto, cour impériale, contre la cour d'Edo, la cour shogunale). Ce ne fut qu'après plusieurs campagnes s'apparentant à une guerre civile (entre 1865 et 1866) que put avoir lieu la Restauration de Meiji en 1868, en réalité un coup d'Etat par lequel le pouvoir politique changeait définitivement de pouvoir (ce qui était notamment symbolisé par le changement de capitale impériale, de Kyoto à Tokyo).

Il faut signaler ici que l'empereur Meiji est le nom posthume de l'empereur régnant à cette époque, et que le rôle symbolique joué par l'empereur en tant que chef dynastique ne se doubla jamais véritablement du rôle de chef politique (pour les anglicistes amateurs de Walter Bagehot, on peut ici appliquer un schéma analogue à celui que celui-ci théorise dans The English Constitution).
De façon surprenante, ce sont donc des samouraïs d'origine humble qui présidèrent à la transformation du système politique dans cette période (issus des clans Satsuma et Choshu en particulier), et qui affichaient des prétentions révolutionnaires pour l'époque (révolution néanmoins réalisée essentiellement par le haut).

De ce fait donc, les Japonais prirent le parti dans leur situation de se mettre à l'école de l'Occident, ce qui eut plusieurs traductions,
fondées notamment sur la mise en place d'une armée forte et d'un régime puissant (ce qui supposait "d'occidentaliser" le fonctionnement de l'économie, qui passa notamment par l'importation massive de techniques venues d'Occident, mais aussi de la mise en place de missions occidentales au Japon). Ce ne fut pas sans réaction de la part des élites en place, bientôt privée de ses privilèges et pour partie de ses biens (alors même que l'égalité des droits entre citoyens était proclamée en 1871). L'une des plus importantes réactions de la part de ces élites fut une insurrection ayant lieu sur les domaines Satsuma en 1877, là où le sentiment de déclassement était le plus fort (du fait que les nouveaux dirigeants leur étaient inférieurs).

Par beaucoup d'aspects, le nouveau régime prend pour modèle le régime bismarckien, en mettant par exemple en place un service militaire universel (qui prive donc les samouraïs de leur influence militaire, même si beaucoup constitueront les cadres de l'armée, à la manière dont le font les monarchistes français à la même époque). L'industrialisation s'effectue dans les industries phares de la première révolution industrielle, à savoir le textile et le chemin de fer (mais une marine puissante est rapidement constituée avec l'aide des Britanniques). Enfin, l'enseignement mis en place par l'Etat est créé ex nihilo, et se situe à la frontière entre l'endoctrinement et l'éducation (Edwin Reischauer, spécialiste du Japon, considère là que le Japon a été le premier pays à utiliser des techniques totalitaires de conditionnement mental). On peut toutefois remarquer qu'au début du XXème siècle, ces
transformations en font un pays bien plus égalitaire que la Grande-Bretagne elle-même.
Spoiler:
 
2) La Constitution de Meiji (1889-Début du XXème siècle)

Derrière la Constitution se dissimule un double projet : tout d'abord, sortir des institutions provisoires mises en place depuis 1868,
maintenant que le régime est stabilisé (et prospère), et se situe dans la dynamique d'une imitation de l'Occident (en vue, entre autre, d'obtenir l'égalité diplomatique). Dans un second temps, il s'agit pour la nouvelle génération au pouvoir, qui a succédé à celle de 1868, de revenir sur certains des acquis de la Restauration, et de s'éloigner du modèle démocratique britannique pour se rapprocher du modèle conservateur prussien.
Ainsi donc, si la nouvelle génération est issue également des clans Satsuma et Choshu, elle prend un tour nettement plus conservateur. Ito, Premier Ministre en 1885, est également le rédacteur de la Constitution. Il faut néanmoins prendre en compte le fait que ceux-ci, respectueux de la prérogative impériale, ne concevaient pas que l'on puisse confier le pouvoir à des hommes jugés moins qualifiés qu'eux pour diriger leur pays, conception qui leur venait tout droit de la société féodale dont ils étaient issus.
De ce fait, la reconstitution d'une nouvelle noblesse n'est qu'un prélude à l'établissement d'une Chambre des Pairs capable de rivaliser avec une Chambre basse. La Constitution elle-même est présentée en 1889 comme un "don" de l'empereur à son peuple (et la prérogative impériale y est présentée comme "sacrée et inviolable").
Le terme de sujet remplace dans le vocabulaire de la Constitution celui de citoyen, et les droits et devoirs des sujets en question y sont restreints "dans les limites de la légalité".

En revanche, grande innovation par rapport au système de Meiji, la Chambre des représentants y est entièrement élective (mais son fonctionnement repose sur un suffrage censitaire, limitant le corps électoral à 450 000 personnes, soit l'équivalent de l'ancien ordre des samouraï).

La réunion de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Représentants forme la Diète, chargée de voter les impôts (c'est d'ailleurs par ce biais qu'elle parvient par la suite à infléchir la pratique du pouvoir dans le sens d'un pouvoir parlementaire, en n'acceptant de voter le budget que contre davantage de pouvoir).
Cependant, il existe d'autres centres de décisions que la Diète : l'Empereur promulgue les lois, proclame des ordonnances, a l'initiative des lois (au même titre que la Diète), peut proposer des révisions de la Constitution, nomme l'Etat-Major (celui-ci jouant un rôle politique considérable par la suite). Il dispose de plus d'un Conseil Privé, convoque et suspend la Diète, peut anoblir un sujet (qui siège alors en Chambre des Pairs), dispose d'un droit de dissolution de la Chambre des Représentants, et
enfin entretient une relation spéciale avec les"genro", les oligarques à l'origine de la Constitution, lesquelles se présentent eux aussi comme une forme d'autorité politique. Enfin, il faut remarquer que les Ministres d'Etat ne sont pas responsables devant le Parlement mais devant lui.


Ce système garantit néanmoins la stabilité politique du régime, et lui permit d'amener les puissances européennes et américaines à renoncer aux traités inégaux et à l'exterritorialité des citoyens étrangers.

3) Postérité et apogée dans la Démocratie de Taisho. (Début du XXème siècle, 1928)

Grâce à la stabilité politique du pays, le Japon devint bien vite une puissance impérialiste à l'extérieur, et par diverses inflexions de la Constitution, une démocratie parlementaire à l'intérieur.

Ainsi, le développement rapide du pays et le talent d'imitateurs de l'Occident des Japonais leur permirent très tôt de mettre la Corée sous influence (1876) en appliquant les techniques de l'amiral Perry ( envoi de canonnières et demande d'ouverture des frontières), qui amena à un conflit sino-japonais en 1894 gagné par les Japonais, lesquels mirent alors la main sur diverses régions chinoises, dont Formose et la presqu'île du Liaodong. Cette initiative fut mal perçue par les Occidentaux qui réclamèrent la restitution du Liaodong à la Chine.
Néanmoins, face à la Russie, les Japonais décidèrent de s'allier à la Grande-Bretagne pour le contrôle des mers en Asie, qui donna lieu au premier traité négocié d'égal à égal entre un pays occidental et un pays non-occidental en 1902. S'ensuivit alors la guerre russo-japonaise entre 1904 et 1905.

La Première Guerre Mondiale fut une aubaine pour les Japonais, qui purent sans difficulté majeure conquérir les possession allemandes en Chine, et forcer cette dernière à concéder d'importants avantages entre autre en Mandchourie et dans le Shandong.

Néanmoins, le modèle économique japonais devient dès lors très dépendant de l'extérieur : pays surpeuplé (60 millions d'habitants au sortir de la guerre) disposant de très peu de ressources cultivables, l'essentiel de la main d'oeuvre est forcée d'émigrer en ville où elle travaille dans des conditions souvent difficiles. Malgré l'amélioration de la qualité de vie liée au développement d'une économie de services (instruction, médecine, transports), l'alimentation et le logement restent des problèmes essentiels. C'est pourquoi l'expansion (pacifique ou impérialiste) apparaît comme nécessaire pour les dirigeants politiques, et que l'impossibilité de poursuivre la première voie (par le commerce) lorsque la crise économique mondiale commencera nécessitera de poursuivre la seconde.


Ceci est rendu d'autant plus apparent que le pouvoir économique et le pouvoir politique, sans se confondre,sont très liées (ne serait-ce que parce que l'on retrouve les membres des mêmes familles pour l'un comme pour l'autre). L'économie japonaise est en effet divisée entre un secteur extrêmement concentré, les zaïbatsu (cliques d'affaires en japonais), et un secteur où l'on trouve énormément de très petites entreprises (petit artisanat, agriculture...). Les premières ont pu se constituer à l'occasion des divers évènements ayant marqué la mise en place du pouvoir (ainsi, le trust Mitsbushi s'édifia grâce à des commandes gouvernementales de navires pour réprimer la mutinerie du clan Satsuma de 1877). De ce fait, leur production englobe un nombre extrêmement varié d'activités.
L'Etat joua ainsi un rôle essentiel dans la constitution de ces cartels, où l'on put retrouver des logiques à la fois féodales et industrielles. Les deux plus importantes de l'époque étaient Mitsui et Mitsubishi, caractérisées par une structure de holding aux mains de la famille dont le groupe porte le nom.

Les conflits politiques, avant comme après la guerre, s'effectuent entre membres de l'ancienne noblesse, les partis changeant souvent de nom (et se créant souvent par dissidence d'un membre du parti existant. Seuls les partis socialistes et communistes, créés par des intellectuels, sortent de ce cadre). Les affrontements dans les années 1920 opposent le
Minseito et le Seiyukai, que les Japonais ont parfois abusivement vu comme des représentants de Mitsui et de Mitsubishi (qui s'opposaient alors farouchement sur le plan économique). On peut noter également les
progrès réguliers de l'élargissement du suffrage à des populations de plus en plus grandes, puisque l'on atteint en 1925 le suffrage universel masculin à 25 ans.
La pratique parlementaire, comme on l'a dit, connaît des infléchissements, la Diète prenant progressivement de plus
en plus d'importance, le Premier Ministre ne  pouvant gouverner sans une solide majorité. Dans un même temps, le pouvoir impérial décline, les édits impériaux tombant en désuétude à l'issue de la crise de Taisho en
1921.

Néanmoins, l'armée prend également dans ce cadre une autonomie de plus en plus grande, le principe d'indépendance des autorités militaires étant même inscrit dans la Constitution en 1900.
Les transformations culturelles de l'époque sont aussi considérables, mais on n'en fera pas
la liste. Néanmoins, il faut souligner l'occidentalisation des moeurs dans les années 1920, qui contraste avec la rigidité du régime dans les années 1930

4) La confiscation du pouvoir par l'armée et la fin du pouvoir parlementaire (1928-1946)

Il ne faut néanmoins pas sous-estimer les tendances autoritaires au sein du Japon de l'époque, et le développement d'un sentiment
d'exceptionnalisme dans la population. De fait, les luttes politiques des années 20 semblent bien futiles à une part grandissante de la
population, qui accorde de plus en plus sa confiance à l'armée et à l'ultra-nationalisme (formalisé derrière l'idéologie du kokutai). Ce
mouvement, aux ramifications multiples (l'une des plus anciennes étant la société du fleuve Amour, ou société du Dragon Noir, mais l'on a aussi des "sociétés patriotiques"), était présent dès la Restauration mais prend de plus en plus d'ampleur. Le Traité de Londres de 1930, qui limite les gros croiseurs au quota 5-5-3 (5 pour les Etats-Unis, 5 pour
la Grande-Bretagne, 3 pour le Japon), est ainsi particulièrement mal accueilli.

De plus, les problèmes démographiques du pays convainquent l'armée, et la population à sa suite, qu'il est nécessaire de trouver des territoires où envoyer le surplus de population (à noter ici que les lois discriminatoires à l'encontre des Asiatiques aux Etats-Unis et en Australie ont contribué à accroître ce ressentiment).


De fait, à partir de 1928 commence entre autre processus le grignotage de la Mandchourie, avec d'abord l'assassinat du dujun Chang Tso-Lin, puis un incident le 18 septembre 1931, au cours duquel les Japonais accusent les Chinois d'avoir fait sauter un tronçon du chemin de fer sud-mandchourien. Les intérêts économiques expliquent d'ailleurs que les zaibatsu soutiennent le pouvoir militaire.
Commence en réalité l'emploi d'une véritable "tactique du fait accompli" par les militaires.
C'est l'armée qui proclame l'Etat fantoche du Mandchoukouo en 1932, l'une de ses factions (la faction de la voie impériale) allant même jusqu'à assassiner des hommes politiques de premier plan, parmi lesquels le Premier Ministre Inukai, le 15 mai 1932. Cela marque la fin du régime des partis. En effet, dès lors, le Prince Saionji,porte parole de l'empereur, ne choisit plus comme ministre que des militaires (il désigne l'amiral Saito), et choisit de recourir à des cabinets extra-parlementaires. Dans la même logique, le 26 février 1926, de jeunes officiers font massacrer le ministre des finances, le garde du Sceau privé, deux anciens Premiers Ministres (dont Saito), ainsi qu'un des trois généraux en chef de l'armée, jugés trop peu nationalistes.


Cette disparition du régime parlementaire s'accompagne pourtant d'une persistance des élections, au cours desquelles les expansionnistes gagnent de plus en plus d'audience et amènent la diplomatie japonaise à se faire de plus en plus agressive.
Avec l'entrée en guerre en Asie (qui n'est cependant pas déclarée officiellement), Saionji réalise qu'il est le dernier genro, et met en place un conseil formé d'anciens premiers ministres qui remplacent le conseil des Genro. D'autre part, il propose le prince Konoe comme Premier Ministre, qui en 1940 invite tous les partis à fusionner derrière l'Association Nationale de Soutien au
Trône (ANST). L'ANST ne joue cependant pas le rôle d'un parti unique comme dans les totalitarismes nazis ou fascistes (ce qui n'empêche pas une forme d'embrigadement de la population à travers les tonarigumi ou associations de quartier, ou la mise en place du shintoisme comme culte d'Etat). La guerre représente donc une période de confiscation du pouvoir par les militaires, accompagnés néanmoins par une partie de la classe politique (seuls quelques communistes et socialistes s'opposèrent
à la montée de l'ultranationalisme).


A partir de ce moment, on peut considérer que la Constitution tombe définitivement en désuétude. Il faut attendre la capitulation (proclamée par l'empereur pour qu'un jeu parlementaire réapparaisse. C'est ce nouveau système, sa mise en place et le maintien au pouvoir du PLD à partir des années 1950 que nous allons maintenant étudier.


II La Constitution de 1947
1) L'occupation du Japon,"l'amendement à la Constitution" et le renouvellement de la vie politique (1945-1952).

Le Japon capitule sans condition le 14 août 1945. Le général Douglas Mac Arthur est placé à la tête de la force d'occupation du pays, qui s'appuie sur les experts du SCAP (Supreme Command of Allied Powers).Sa première tâche va consister à épurer l'administration des éléments impliqués dans la montée au pouvoir des ultranationalistes, qui frappe durement le Minseito et le Seiyukai, mais aussi les cadres de l'armée. Néanmoins, un grand nombre d'entre.eux sera réhabilité dans les années
suivantes. Les procès de Tokyo, qui visent à punir les dirigeants japonais, sont loin d'être aussi exemplaires que les procès de Nuremberg (Mac Arthur s'opposant à la comparution de l'empereur Hirohito, estimant que la désaffection à l'égard de l'occupant serait alors totale). Les zaibatsu sont démantelés, mais après l'occupation de nouveaux cartels prendront leur place, les keiretsu, qui adoptent également une structure de holding mais ne sont pas aux mains d'une famille fondatrice. C'est ainsi que Mitsui et Mitsubishi survivent à la crise.


C'est dans ce contexte qu'est élaborée une nouvelle Constitution (par le SCAP, Hirohito approuvant le texte, forçant les conservateurs à la voter)) en mars 1946, cette fois véritablement inspirée du modèle britannique. L'empereur (qui a renoncé en janvier a son ascendance divine), la proclame en 1947. Néanmoins, Mac Arthur dut jouer de toute son influence pour convaincre les Japonais de la voter. Dans cette Constitution, l'empereur n'est pas chef d'Etat (d'où le statut ambigu du Japon : ni monarchie, ni république), mais un simple "symbole de l'Etat et de l'unité de la nation" (d'après l'article 1). Le pouvoir législatif est confié aux deux chambres de la Diète, élues au suffrage universel masculin et féminin, une chambre des Représentants et une chambre des Conseillers (ceux-ci étant élus pour partie par des grands électeurs). C'est d'ailleurs la Diète (et prioritairement la Chambre des
représentants) qui joue un rôle essentiel dans le fonctionnement du pouvoir, puisque c'est elle qui élit le Premier Ministre, lequel forme un cabinet responsable devant la Diète. On a enfin une Cour Suprême,dans le domaine judiciaire, dont le président est choisi par l'empereur, et les juges par le cabinet. A noter que les seules fonctions de l'empereur dans le dispositif sont protocolaires : nommer le Premier Ministre choisi par la Diète, ou dissoudre la Diète sur avis du Premier Ministre.


Les pouvoirs locaux ont également une place réservée dans la Constitution (suffrage universel pour les ken, que l'on pourrait
traduire par département), les citoyens ayant un important pouvoir d'initiative. La noblesse est définitivement abolie. Les droits des
citoyens y sont énoncés (notamment les libertés de conscience, d'expression, d'association et d'action collective. On a aussi un écho
de la Constitution américaine à travers le "droit au respect individuel et à la poursuite du bonheur".

La séparation de l'Eglise et de l'Etat y est énoncée, pour démanteler le shintoisme.
Principale originalité de cette Constitution, la clause pacifiste à l'article 9, que le SCAP a pu inclure pour assurer aux
peuple américain que le Japon ne serait plus une menace, que voici :
"Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l'ordre, le peuple japonais renonce pour toujours à l'usage de la guerre en tant que droit souverain de la nation, et à la menace ou à l'usage de la force comme moyen de régler les conflits internationaux.
Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales ou aériennes, ou aucun autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'Etat ne sera pas reconnu".

Dès sa proclamation en 1947, la Constitution constitue un point de polémique du débat politique japonais. La gauche y voit le rempart des libertés contre le retour aux pratiques antidémocratiques d'avant-guerre. Les conservateurs et les nationalistes y voient un legs inacceptable de la défaite et une création étrangère mal adaptée à l'esprit japonais (ils voudraient en particulier que le titre de chef d'Etat revienne à l'empereur, et que l'article 9 évoqué précédemment soit supprimé). A noter que le Japon conserve néanmoins des forces d'autodéfense, les Jieitai, dès les années 1950. Néanmoins, tout amendement à la Constitution requerrant un vote de chacune des deux chambres à la majorité des deux tiers, puis un référendum, la situation sera bloquée à partir de 1954, lorsque les socialistes obtiendront une minorité de blocage à la Diète, ce blocage persistant jusqu'au début du XXIème siècle.

Le fonctionnement politique du pays est au départ très chaotique (en liaison avec les purges déjà évoquées), puisque pas moins de 257 partis présentent 2781 candidats pour 466 sièges, les femmes et les jeunes de 21 à 25 ans votant pour la première fois, le système de vote étant exceptionnellement compliqué. Néanmoins, près des 3/4 des élus sont des sortants ou des prête-noms des purgés. Le Seiyukai, renommé parti libéral (Jiyutô) sort vainqueur. Le pouvoir est néanmoins un pouvoir répressif, notamment face au mouvement ouvrier qui émerge à cette époque (l'entrée en Guerre Froide faisant craindre au SCAP un péril révolutionnaire). Les principaux syndicats ouvriers appellent ainsi à une grève générale pour le 1er mai que Mac Arthur (qui joue un rôle exceptionnel durant la période, en intervenant régulièrement devant le pays dans une conception quasi messianique de sa présence) fait interdire. Il ordonne néanmoins de nouvelles élections qui portent au pouvoir les socialistes. Ceux-ci ne parvenant pas à résoudre les problèmes du pays, le parti libéral reprend la main, réduisant le Parti Communiste Japonais et les syndicats à presque rien, la Guerre Froide aidant le Premier Ministre Yoshida à trouver ses appuis chez l'occupant. La guerre de Corée contribue d'ailleurs favorablement à la reprise économique (de par les commandes américaines), même si Mac Arthur est
limogé en 1951 consécutivement à sa proposition d'utiliser l'arme nucléaire et est remplacé par un général de moindre envergure, Ridgway.

Spoiler:
 

2) La fin de l'occupation et l'arrivée au pouvoir du PLD

Le départ de Mac Arthur précipite néanmoins la fin de l'occupation et le relèvement japonais : le traité de paix du 8 septembre 1951 signé à San Francisco par les Etats-Unis et le Japon exclusivement (l'URSS refusant de signer) reconnaît ainsi au Japon un droit de légitime défense (d'où les Jieitai, qui sont devenues à terme l'une des plus puissantes armées du monde), et se double d'un traité de sécurité nippo-américain qui procure aux Américains les bases dont ils ont besoin pour intervenir en Extrême-Orient.

Le Japon redevient donc une nation indépendante le 28 avril 1952, profondément transformée par l'Occupation (trop pour les conservateurs), intégré au camp occidental (trop pour les socialistes). A l'intérieur, l'occidentalisation des moeurs se poursuit, et l'on entre pleinement dans la société de consommation. L'occupation a néanmoins fait oublier aux Japonais la responsabilité de leur pays au cours de la guerre (la vérité officielle étant qu'une poignée de dirigeants les ont abusés, confirmé par le fait qu'aucun scrutin ne les a élu).

Sur le plan économique, la Constitution de 1947 a un effet indirect, à savoir que par l'établissement de l'égalité des sexes permet aux femmes de s'impliquer dans l'économie (même si les postes d'encadrement leur restent fermés pour le moment). Du point de vue démographique, passé le baby boom de 1947-1949, le contrôle des naissances devient drastique (avec la loi eugénique de 1948 qui libéralise l'avortement et organise le planning familial), ce qui n'empêche pas le quasi doublement de la population de 1946 à 2000 (70 à 120 millions). L'éducation devient une éducation de masse, qui tente de se démocratiser malgré des difficultés
(parmi lesquels l'apprentissage des idéogrammes, ou kanjis, qui suppose un effort important de mémorisation).

Un Etat Providence est mis en place au Japon, avec la mise en place d'une assurance chômage (1947), d'une couverture maladie universelle obligatoire, et d'un système obligatoire de pensions de retraite national (1960), mais c'est aux entreprises que revient la plus grande responsabilité (avec la persistance de liens quasi féodaux, comme peut le montrer l'exemple de l'emploi à vie dans une
entreprise).

Si l'on revient à la politique, à partir de 1952 commencent à se dessiner les contours d'une partitocratie. Yoshida, au pouvoir jusqu'en 1955, va faire école auprès de la nouvelle génération politique, formée à "l'école Yoshida". Ainsi, le successeur de Yoshida, Hatoyama, fonde en novembre 1955 le Parti Libéral Démocrate, dit Jiminto ou PLD, qui met fin à l'alternance politique des premiers temps de la Constitution (qui s'effectue d'ailleurs souvent entre conservateurs), ceux-ci présentant un front unique jusqu'en 1993. (A noter, pour faire référence à l'actualité, que l'on a pu observer récemment la première alternance
politique depuis cette époque). Il se partage ainsi entre une aile démocrate, populiste et réactionnaire, et une aile libérale (où l'on
retrouve les principaux membres de l'école Yoshida).

Les premiers n'auront ainsi de cesse de vouloir revenir sur la Constitution (pas assez de devoirs, le statut de l'empereur, la question
de l'article 9, le culte shintoiste, rétablir le drapeau japonais, le Hinomaru, et l'hymne national, que le SCAP avait rejeté). Il s'agit
aussi pour eux d'effacer le sentiment de culpabilité véhiculé par les manuels orientés par les enseignants "gauchistes", dont les thèses sont jugées "scandaleuses" (!). Subsiste également un troisième courant, populiste et agrarien, pacifiste et méfiant face au monde des affaires.

C'est donc le jeu de ces divers partis qui marque le fonctionnement politique du pays jusqu'au seuil des années 1990, jeu qui est celui du"conservatisme créatif" (celui-ci accompagnant ainsi les évolutions économiques et sociales du pays).
Face au PLD, on trouve le parti socialiste japonais, pratiquement seul durant les années 60 face PLD. S'il a pu à l'occasion contrer l'exercice du pouvoir abusif du PLD (à la fin des années 50), il recule tout au long de la décennie. Dans un même temps, on observe à un processus de "multipartisation" : le PCJ réapparaît, mais un autre parti, le Komeito, branche politique de la secte Soka Gakkai voulant établir une démocratie bouddhiste, devient assez rapidement le troisième partie du pays. Il défend un socialisme fondé sur la dignité de l'homme, l'Etat-Providence, la Constitution et le pacifisme. Il s'inscrit néanmoins dans le bouddhisme Nichiren, variante japonaise du bouddhisme qui considère que le Japon a vocation à convertir le monde. Le PDS, Parti Démocrate-Social, issu d'une scission avec le PSJ, se maintient également dans quelques bastions.

Les années 1970 ont vu la mise en difficulté du PLD (l'un de ses premiers ministres étant impliqué dans le scandale Lockeed, avionneur ayant versé 10 millions de dollars au gouvernement Tanaka pour qu'il s'équipe de ses appareils). Il connaît sa première scission et réalise son plus mauvais score. Cependant, l'opposition ne gagne que très peu de terrain, et la reconquête conservatrice est achevée au début des années 1980. A noter, durant la période, la très forte montée en force de l'abstention.

Il y a d'ailleurs stabilité dans les années 1980, Nakasone restant au pouvoir de 1982 à 1987, même si la perte de la Chambre des Conseillers par le PLD est un choc. Ces années présentent d'ailleurs un bilan en demi-teinte, les réformes structurelles (telles que laprivatisation des télécommunications ou les coupes dans le budget de l'Etat-Providence) faisant d'ailleurs le jeu des adversaires du PLD (notamment au niveau syndical). Le néonationalisme devient un sujet de confrontation à cette époque (le drapeau et l'hymne ayant été restaurés officiellement en 1978). La Cour Suprême considère ainsi en 1988 qu'il est possible de déroger à l'article 20 de la Constitution, au profit des rituels shintoistes, ceux-ci étant vus comme des"coutumes sociales". La liberté de culte doit ainsi s'incliner devant les "coutumes sociales." Les jeux de pouvoir des conservateurs sont d'ailleurs favorisés par l'arrivée à
la majorité de générations de plus en plus dépolitisées. Néanmoins, c'est aussi à cette époque que l'internationalisation du pays devient un mot d'ordre officiel (ce qui va, dans les moeurs, jusqu'au mariage du second prince impérial avec une jeune femme élevée en Australie et aux Etats-Unis).

La décennie s'achève néanmoins sur une crise grave pour le PLD, puisque pour la première fois en 1989 il n'atteint pas la majorité à la chambre des Conseillers, ce qui amplifie la demande de réformes du système politique (et notamment plus de clarté, les pots-de-vins et la corruption tendant à redevenir un trait caractéristique du système japonais), demandes auxquelles le PLD ne sait comment répondre (une scission a lieu, les éléments libéraux de centre gauche le quittant pour le Parti du Renouveau, ou PR).


CONCLUSION

Ainsi, on peut choisir de s'arrêter symboliquement à cette défaite du PLD en 1993, qui amène au pouvoir le premier gouvernement non-PLD depuis 38 ans. Celui-ci mène en effet à son terme une évolution nuancée par laquelle le Japon s'est progressivement imposé comme une puissance économique majeure dans le monde, le rôle des pouvoirs politiques n'y ayant pas été indifférents.
On pourrait également discuter à la lumière de ceci les récentes élections législatives au Japon qui ont vu la victoire du Parti
Démocrate du Japon, parti créé récemment, qui remporte une très large majorité à la Chambre des représentants.
On peut aussi dans une perspective plus large remarquer que malgré des transformations considérables et incontestables dans le mode de fonctionnement politique du pays (les cabinets extraparlementaires n'ayant ainsi plus cours à partir de 1945), un certain nombre de traits restent constants. On peut revenir un instant sur le problème du nationalisme,qui mine encore les relations internationales en Asie, la notion de "sphère de co-prospérité asiatique" ayant fait sa réapparition dans le vocabulaire du ministère
Nakasone dans les années 1980. De ce fait, même si la Constitution de 1947 put introduire une rupture majeure par rapport à celle de 1889, le fait qu'elle soit parfois présentée comme un "amendement" de la précédente implique une continuité étatique entre les deux, d'ailleurs revendiquée par certains aspects par les nationalistes (sur la question du drapeau et de l'hymne, notamment). Ce facteur contribue d'ailleurs à empoisonner les relations internationales en Asie, ainsi que le montrent les fréquentes manifestations en Chine pour dénoncer les manuels "orientés" (cette fois non plus "gauchistes" mais "réactionnaires") qui nient les méfaits du Japon dans la Seconde Guerre Mondiale. Ce dernier point peut inviter à comparer les relations internationales asiatiques aux relations internationales européennes, dans lesquelles on a pu assister au contraire à un processus d'historicisation qui, dans l'ensemble, a pu être mené à son terme (les manuels d'histoire s'acheminant d'ailleurs vers des tentatives de rédaction écrites en coopération), ceci pouvant éventuellement ouvrir des pistes à des tentatives d'histoire comparée.


Pour ceux qui veulent aller plus loin, j'indique la bibliographie sur
laquelle je me suis appuyé :

Histoire du Japon et des Japonais, Tomes 1 et 2, d'Edwin O. Reischauer, Editions Points Histoire. C'est la référence en la matière, écrit par un ancien ambassadeur des Etats-Unis au Japon.

Le Japon, Dictionnaire et Civilisation, Louis Frédéric, Editions Robert Laffont. Dictionnaire très complet, mais je ne le conseille pas car c'est probablement trop "poussé" par moment.

Le Japon Contemporain, sous la direction de Jean-Marie Bouissou, Editions Fayard Ceri. Livre assez récent, très clair. La couverture de ce livre est assez hum... particulière : trois petites filles bourrées de gadgets en gros plan, une explosion atomique derrière... Mon prof pense que c'est "emblématique des contradictions du Japon actuel". Personnellement je trouve juste que c'est un peu trop racoleur, mais après chacun son avis.

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