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 Quelques considérations sur Death Note

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Erfëa

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Date d'inscription : 24/12/2010

MessageSujet: Quelques considérations sur Death Note   Dim 2 Jan - 4:46


« Une fois morts, ils ne peuvent jamais revenir à la vie ». Ainsi se termine l’histoire de Death Note. Le monde va maintenant refermer la parenthèse ouverte avec l’ère de Kira.
La refermer ? Pas si sûr. Après tout, les obscurs fidèles de Kira que l’on aperçoit au dernier chapitre illustrent peut-être la naissance d’une nouvelle secte, ou qui sait ? D’une nouvelle religion.
Quoi qu’il en soit, c’est bien sous le sceau de cette fin en point d’interrogation qu’il nous faut revenir sur les conceptions que l’on voit se développer tout au long des 12 tomes de ce que l’on peut bien désormais appeler la « saga » Death Note.

Domine Kira ? (Kira, un Dieu ?)

Le projet de Light Yagami, dès le tome 1, est en effet explicite. Il vise, en se « sacrifiant » pour l’Humanité, à dépasser son stade de simple être humain pour devenir un Dieu. Il n’aura de cesse d’affirmer cette conception divine qu’il se fait de lui-même tout au long de la série. Conception qui verra sa formulation ultime dans son discours à Near, après avoir été démasqué. On peut remarquer ici le rôle des illustrations qui n’ont, dans les moments où la mégalomanie de Light bat son plein plus pour vocation de représenter l’action, mais bien de se faire l’allégorie du discours tenu. Cependant, la conception qu’il défend semble être une conception bâtarde, à mi-chemin entre une réflexion semi-libérale qui prétend « défendre le droit des hommes à rechercher leur bonheur », et le cadre plus sévère d’un « Dieu qui punit les injustes ». Or, un Dieu peut-il se faire le défenseur d’une conception ? Par anaologie, on voit dans les textes de l’Ancien Testament que Dieu fait avant tout reposer son « alliance » avec le peuple élu sur le culte qui s’organise autour de lui, sur la manifestation concrète de son existence à travers des rites symboliques, comme l’édification du Temple.

Le problème qui se pose à Light est en réalité celui de l’articulation d’une transcendance (le Death Note « tombé du ciel », qui vient d’un monde dont il ne peut avoir une connaissance véritable) et de l’immanence dans laquelle il se trouve par rapport au monde qu’il prétend changer. En un sens, cette conception ne peut fonctionner qu’à la condition que Light ne soit pas découvert, autrement dit que la conviction que Kira est un Dieu soit ancrée dans la pensée de chaque être humain. Et ceci passe, comme nous l’avons dit, par des rites spécifiques. La construction du Temple de Kira, l’envoi d’un « prophète » comme Mikami (nous y reviendrons), ou le grand rassemblement du dernier chapitre peuvent apparaître comme des exemples des rites de ce culte naissant. En un sens, Light échoue à changer le monde, mais Kira deviendra un nouveau Dieu. C’est d’ailleurs cette ambiguïté entre Light Yagami et Kira qui semble pouvoir expliquer l’articulation entre le criminel qu’est Light et le Dieu que prétend être Kira, même si par ailleurs ils ne font qu’un.
On voit le doute sur la nature humaine de Kira assaillir même le plus sceptique des personnages de la série, à savoir L. Et l’on peut penser que c’est son incapacité à se saisir de la transcendance du Death Note qui le conduit à sa perte. En d’autres termes, les capacités de raisonnement de L auront été impuissantes à saisir un objet qui, par essence, n’obéit pas aux règles de notre monde.
Quoi qu’il en soit, pour le commun des mortels, la présence muette de Kira, qui « châtie » sans explication les criminels, peut apparaître comme un « signe des temps », prélude à un Jugement Dernier. En d’autres termes, la venue de Kira s’inscrit dans une perspective millénariste, avec l’ambivalence que cela implique : la fin des temps peut aussi signifier leur recommencement, « l’aube d’un monde nouveau ». C’est ce que prétend en tout cas faire surgir Light. L’animé de Death Note est d’ailleurs à ce titre une excellente adaptation pour être parvenu, au travers de ces tons rougeoyants, à retranscrire l’atmosphère de fin du monde qui plane sur au moins toute la première moitié de la série. L’usage pour une grande partie de la bande son originale de musiques fondées sur le style du Requiem, messe votive, n’est sans doute pas sans rapport.

Cependant, au cours de la série, l’action de Light perd de son sens. Il intériorise son rôle de Dieu chargé de proclamer un monde nouveau. Mais en fait de monde nouveau, l’horizon qu’il se fixe fait que sa quête apparaît comme de plus en plus impossible à accomplir. Il l’affirme d’ailleurs lui-même au tome 12, lorsqu’il attribue son échec à la corruption des populations.. C’est ce qui le pousse en fait à devoir recourir au prophète, à Mikami : celui qui parle « au nom de Dieu », révélant sa volonté au monde (Kira pouvant ainsi rester muet). Cependant, tout comme Kira est un faux Dieu, Mikami est un faux prophète. Mais cela n’empêchera pas celui-ci de le renier, et de devenir fou des suites de ce reniement. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui sera à l’origine de l’Eglise de Kira. Et au final, l’espérance du début de la série cède la place à un désespoir total, qui révèle le statut « trop humain » de Light.
On peut d’ailleurs relever une erreur du film, qui consiste à placer entre les mains de Light diverses œuvres de Nietzsche. Il est en effet plus que probable que Light, dans une conception nietzschéenne, apparaisse comme le dernier des faibles : après tout, n’affirme-t-il pas lui-même après l’obtention du Death Note, qu’il fait cela parce qu’il « s’ennuie » ? Ce n’est donc pas la volonté d’une force qui tente de se surpasser en s’exerçant sur le monde, mais une volonté issue de l’ennui, du manque, qui tente de combler ce manque par la domination des autres. Il n’est en ce sens rien d’autre qu’un « faible », ou, plus simplement, un criminel mégalomaniaque. La perte totale de ses moyens qui précède sa mise à mort est d’ailleurs une illustration de cette faiblesse. Ceci tranche avec le calme dont il fait preuve lorsqu’il est acculé au suicide, au moins symboliquement, dans l’épisode XV (où il se jette du haut d’un immeuble mais parvient à s’arrêter lors de sa chute).

En revanche, Light peut apparaître comme une sorte de figure christique, puisqu’il en présente plusieurs dimensions. La plus immédiate est celle d’un sacrifice « au nom de l’Humanité ». Cependant, son action n’est pas alimentée par une foi mais par une volonté de dominer, ce qui fausse l’éventualité d’une « spiritualité » quelconque. Il ne viserait par ailleurs pas à devenir Dieu mais un Dieu, ou plus précisément un « Kami » dans le panthéon japonais, divinité immanente au monde. Mais la série repose aussi sur cette ambivalence entre la conception de Kira comme étant Dieu et comme étant un Dieu. Après tout, Ryûk est celui qui, apportant le Death Note dans le monde des humains, se présente comme une figure satanique (que son obsession pour les pommes, le « fruit défendu », n’a de cesse de signaler symboliquement). Cependant, même s’il apparaît davantage comme une figure négative, l’organisation des rites autour de Kira, et le fait qu’il soit vu comme le messie par une partie de la population, en font une figure divine. Ainsi, dans le premier générique de la série animée, il se présente clairement dans la position d’un Christ pantocrator, se faisant en quelque sorte l’analogue d’un Dieu bénissant ses fidèles. Mais la dimension de rédemption présente disparaît au profit de celui qui manie la faux (comme sur la couverture du tome 1). C’est un Dieu vengeur plus qu’un Dieu rédempteur. Il est en quelque sorte plus « apocalyptique ».
On peut enfin relever l’habileté avec laquelle les auteurs de Death Note sont parvenus à manier les symboles à la fois chrétiens et japonais (ainsi, l’entrevue entre Naomi Misora et Light, l’une vêtue de noir et l’autre vêtu de blanc, peuvent certes rappeler les symboliques européennes, mais aussi la symbolique bouddhique d’un conflit entre le ying et le yang), qui donnent à la série cette possibilité d’une double lecture, à la fois de Kira comme une sorte « d’avatar divin », ou comme un tueur en série particulièrement méthodique. La mise en scène est d’ailleurs très efficace dans sa façon de suggérer ou de glisser de l’un ou l’autre.

Un procès pour Light Yagami ?

On peut en effet voir Kira comme le pseudonyme d’un criminel exterminateur, fondé sur la japonisation de « Killer ». Autrement dit, il s’inscrit d’emblée dans une perspective de subversion de la loi, dont Light espère s’affranchir précisément en « devenant » un Dieu. Reste néanmoins le rappel brutal des faits par Near, après l’avoir démasqué, à savoir que Light Yagami n’est qu’un criminel doté de l’arme la plus redoutable que l’Histoire ait jamais vue. Cette vision constitue la vision alternative à celle évoquée précédemment.

On peut d’ailleurs remarquer la tonalité grave qui est donnée à certains meurtres dans la série. Celui de Raye Penber, notamment, qui s’explique par la volonté de donner une épaisseur sociale réaliste au personnage. Alors qu’il était promis à une vie paisible, au cours de sa « dernière mission », avant d’épouser Naomi Misora, il se retrouve empêtré dans des évènements au cours desquels il meurt. Cela n’est cependant pas à imputer à la fatalité, mais bien ici au bouleversement fondamental que représente l’avènement du « règne de Kira » dans l’Histoire. C’est en effet à partir de ce point que Light devient véritablement Kira, à savoir ce personnage qui dissimule son identité derrière une apparence innocente pour commettre les pires forfaits. C’est ici que Kira devient une figure négative (pour ceux qui n’étaient pas effrayés par la perspective d’éliminer des criminels par simple décret). Cela s’accroît encore par le meurtre suivant, celui de Naomi Misora.
Le statut de Misa, l’alliée indéfectible de Light, est aussi problématique dans la série. Si elle n’a pas de volonté de devenir une quelconque « déesse », elle se condamne elle-même à suivre Light et est en cela une figure de renoncement (après tout, elle lui sacrifie sa carrière). Même si elle apparaît comme l’un des éléments « comiques » de la série, ce n’est que pour en renforcer l’aspect « dramatique » (ainsi, lorsqu’elle s’enthousiasme à la mort de L, car cela lui offre la possibilité d’emménager avec Light…). D’ailleurs, cette dimension comique finit par relever d’une dimension tragique du personnage : elle s’obstine à voir des signes d’amour dans chacun des actes de Light, alors qu’il est bien évident qu’elle n’est qu’un outil pour lui (combien de fois évoque-t-il avoir besoin de ses « yeux » ?).
L’analogie discrète qui est établie entre l’oiseau en cage que l’on peut apercevoir dans leur appartement, et son confinement dans ce même appartement, semble confirmer cette dimension d’ « enfermement » du personnage, auquel elle ne peut plus renoncer. C’est d’ailleurs sans doute le personnage qui souffre le plus physiquement et moralement parmi les personnages principaux du manga. Il devient en effet manifeste qu’elle s’est piégée elle-même, et ne peut trouver le repos qu’en renonçant à une partie de sa mémoire, et partant, de son identité. Elle est dès lors condamnée à être perçue comme une écervelée, tant pour Mello que pour Takada Kiyomi (et même pour le lecteur). Elle peut apparaître paradoxalement comme la seule figure « innocente » de Death Note, tout comme Matsuda. Non pas parce qu’ils ne commettent aucun acte mauvais, mais parce qu’ils ne perçoivent pas réellement les notions de Bien et de Mal, à la façon dont le font tous les autres personnages. Matsuda est aussi, sous un certain point de vue, le personnage « du commun », sans capacités particulières et sans personnalité remarquable. D’où d’ailleurs sa fascination pour « le chef Yagami », qui est au contraire une personnalité droite, d’un seul tenant.
Pour en revenir au personnage même de Kira, on peut, si on le considère comme un humain, le considérer comme un personnage ayant vaincu son surmoi (pour reprendre les termes freudiens), à savoir cette part du moi qui a intériorisé les normes sociales et les lois. Cette idée est clairement mise en valeur par le propos tenu par Light lui-même, quand il affirme que chacun en son for intérieur en appelle à Kira, mais que nul n’oserait l’avouer.

Kira est d’ailleurs un personnage obscur, comparé à Light, dont la lisibilité sociale est assez nette (fils de bonne famille dont les parents scrutent avec attention les résultats scolaire). En effet, Kira châtie tous ceux qui ont enfreint la loi et ont été condamnés, par la simple écriture de leur nom et sous condition de connaître leur visage. C’est donc en plein cœur de ce qui constitue notre identité (le nom et le visage) que le Death Note frappe. Ce n’est pas une exécution impersonnelle, mais bien le meurtre déterminé d’un criminel « masqué » sur un individu qu’il « raye » du monde. En quelque sorte, le Death Note de Kira représenterait un hypothétique « livre noir » de l’Humanité. C’est d’ailleurs cela qui place la dissimulation comme l’un des thèmes de Death Note : il s’agit avant tout de conserver sa vie sauve en ne se divulguant pas aux autres. Cela peut être la dissimulation de preuves pour Kira, ou celle de son nom pour L.
Mais en fait, il n’est qu’un outil de la perversion à laquelle la raison humaine se conduit elle-même lorsqu’elle se pousse dans ses ultimes retranchements : elle s’élimine elle-même. Pour notre propos, cela peut aussi représenter une contre-allégorie de la caverne (en référence à l’allégorie de la caverne du livre VI de La République de Platon, l’un des ouvrages fondateurs de la philosophie), à savoir que hors de la caverne, le monde n’est que désolation : c’est le monde des Shinigami. On remarque au passage que la suggestion de la sortie de la caverne pour entrer dans un monde plus sombre encore est encore mieux mise en valeur dans l’épisode I de la série animée. Cette vision pessimiste est entretenue par la révélation finale, à savoir que l’existence humaine débouche sur le Néant. Autrement dit, rien n’a de sens dans l’existence, si ce n’est le sens dont on l’investit. Et comme on le voit avec Light, lorsque ce sens dont on a investi l’existence devient caduc, on tombe dans le néant. Néanmoins, l’illusion d’un sens extérieur est soigneusement entretenue tout au long des 12 tomes, puisque cette insidieuse phrase « Celui qui utilise le Death Note n’ira ni au Paradis ni en Enfer » ne peut pas ne pas s’inscrire dans l’esprit du lecteur. C’est bien notre peur de la mort qui est visée dans Death Note, et cet abîme qui s’ouvre devant nous lorsque chacun tente de se représenter sa propre mort. Tout ceci, dans le manga, débouche sur un contenu décevant et terrifiant à la fois, puisque l’on découvre que Light lui-même savait dès le début que sa quête le conduirait au Néant. De plus, même l’existence des Shinigami, pourtant supérieurs aux hommes (car vivant dans ce monde surplombant le monde des humains), n’a aucun sens : ils ne savent pas d’où ils viennent, ni quel est leur rôle.
Tout au plus ont-ils un certain nombre d’actions qui leurs sont interdites, sans explications aucunes, et qui sont punies par un roi que l’on n’aperçoit pas au cours de la série. L’histoire de Death Note est donc paradoxalement une histoire hors de l’Histoire, même si Light prétend en devenant Kira, s’affranchir de l’Histoire. La personnalité de Kira apparaît d’ailleurs comme celle d’un solipsiste, puisqu’il juge qu’avec lui commence et finit l’Histoire du monde. Cela est encore plus net dans la série animée, puisque le thème « Low of Solipsism » de la bande son originale peut à bon droit être considérée comme l’un des thèmes de Kira, si on le considère sous son aspect « criminel ».
Cela nous amène ainsi à questionner ce pouvoir de tuer qui est au centre de la série. Avec lui, c’est toute une philosophie politique héritée des philosophes modernes qui sombre. Celle-ci repose en effet grossièrement sur l’idée de l’absence de transcendance, ou en tout cas d’une transcendance qui serait capable d’intervenir sur le cours des choses de manière directe. Autrement dit, même si l’on trouve chez Rousseau des références à un « Être Suprême », il ne s’agit pas de fonder une théocratie mais bien un régime politique dans lequel ce sont des règles et des procédures élaborées par les hommes, pour les hommes, et mises en application par les hommes qui prévalent. Alors qu’ici, l’apparition du Death Note ouvre la possibilité d’une théocratie, ou pire encore, d’un totalitarisme. On peut à cet égard noter les ressemblances entre l’ordre de la société issue de Kira et celle du Japon au cours des années 1930. Alors que les mécanismes des totalitarismes européens reposaient sur une répression forte, dans ce totalitarisme « à l’asiatique », il s’agissait plutôt de jouer sur l’adhésion de la grande partie de la population, ce qui eut pour effet de ne pas causer de répression massive puisqu’il n’y avait rien à réprimer. L’adhésion progressive à Kira suit le même type de schémas idéologiques. Mais on a bien ici un fondement « supérieur », une légitimation par un ordre divin, ou du monde tel qu’il devrait être. Et sa mise en œuvre ne peut se faire que par le biais d’un être supérieur, Kira.

Ceci explique sans doute l’impossible réconciliation des justices telles qu’elles sont pratiquées par Kira et par L. La première s’identifie à une justice proche de celle de la monarchie absolue de droit divin, qui est une justice énoncée au nom d’une volonté divine. La seconde s’identifie à une justice « légaliste », et en ce sens elle a un fondement humain et seulement humain (pour une analyse des autres aspects de la dualité Light/L, on peut se reporter au tome 7 de Death Note). Cette justice parait triompher puisque Kira est vaincu. Mais en réalité, on voit alors intervenir la « vraie » transcendance, celle que représente Ryûk, qui la met en échec. En effet, alors qu’il était question d’amener Kira devant un tribunal et de le faire condamner, il sera en réalité mis à mort sur ordre divin, par un pouvoir arbitraire. Cet échec à faire triompher une justice légaliste se manifeste aussi à travers le chaos issu de la disparition de Kira. Finalement, peut-on réellement parler d’un « triomphe » de la conception légaliste de la justice ?
Pour en revenir plus précisément au personnage de L, on peut remarquer qu’il n’est pas lui non plus sans pouvoir susciter l’intérêt, ne serait-ce que parce que Mello et Near, ses « successeurs », révèlent au final les contradictions du personnage.

L, M, N.

Le personnage frappe d’abord par son apparition. Une unique lettre en caractères gothiques, d’une police typographique anglaise du XVIIème siècle : le simple usage de cette police, pourtant remarquable par la forme particulière donnée à chaque lettre, reste cependant à double tranchant, puisqu’elle est dans notre réalité très utilisée et donc en cela, « anonyme » (si vous observez avec un peu d’attention les lieux que vous fréquentez, vous trouverez sans doute un livre, une devanture de magasin, ou une affiche, ornées de cette écriture). C’est par ce biais qu’il va se livrer à un « duel au sommet » avec Kira, duel mis en avant dès le premier générique de la série animée.
Cette préoccupation de l’anonymat (et de la dissimulation, en conséquence) préside au comportement de L. Il dit lui-même percevoir comme une défaite le fait d’avoir dû révéler son visage aux enquêteurs japonais. Son profil est lui aussi difficile à cerner : élevé dans un orphelinat en Angleterre, excellent joueur de tennis, il se présente comme un individu dont les talents pourraient lui permettre de passer inaperçu. Mis à part que son attitude générale révèle un personnage peu habitué au contact humain, aux « relations sociales ». C’est cela qui fait dire à un élève assistant à son discours d’ouverture de l’année scolaire à Todai qu’il est plus « brut » et plus « naturel ».
Reste cependant que ses vrais sentiments percent à travers le masque, lorsqu’il semble que les enjeux de l’enquête soient provisoirement remis à plus tard. Ainsi, on peut penser qu’il éprouve des sentiments mais qu’il s’avère incapable d’exprimer pour Misa. Dans la série animée, on le voit au début de l’épisode XXV rendre une visite à Watari, mais où l’on ne voit rien de ses expressions. Par ailleurs, l’imminence de sa mort semble rétrospectivement suggérer qu’il savait qu’il allait mourir. Il semble cependant ne pas avoir peur de jouer avec la mort, puisqu’il va à la rencontre de Light, mais défaille lorsqu’il entend pour la deuxième fois le mot de Shinigami. Simple jeu ou peur réelle, cela reste à trancher.

Dans la série animée, certains aspects « indéchiffrables » de sa personnalité sont bien mis en avant. Ainsi, lors du même épisode XXV, il « entend des cloches » sonner au loin alors qu’il n’entend pas la voix de Light, avant de lui masser les pieds. Aveu de soumission symbolique à Kira ? Homosexualité issue du long contact rapproché et voyeur qu’ils ont été forcé d’avoir depuis la libération de Light ? Et ces cloches, sonnent-elles son propre enterrement ? Dans l’OAV tirée de la série, on voit un Light démoniaque insultant L et profanant sa tombe. Est-ce pour mettre en évidence l’impossible repos du personnage, trop tourmenté par son impossibilité à définir et obtenir une identité propre, autrement que par son enquête sur Kira ?

On peut remarquer que c’est sa disparition qui a pu provoquer l’ennui de certains lecteurs à partir du tome 7. Cela s’explique d’une part par la disparition de ce personnage « charismatique » (malgré son étrangeté), et la diminution de la concentration de l’action. En effet, alors que l’on avait un huis clos intense, déjà perturbé par l’épisode du groupe Yotsuba (qui a toutefois permis de mettre en avant certains personnages, comme Matsuda), l’apparition de deux personnages au charisme plus diffus que sont Mello et Near ne peut que déconcerter, d’autant plus que le cadre de l’action lui-même change considérablement (Qui se serait attendu, devant le nippocentrisme de l’action du manga, à découvrir Soichiro Yagami au beau milieu de l’Amérique).

Néanmoins, cela permet de mettre en évidence que la série ne repose pas sur un simple duel entre deux personnages, mais sur le combat entre deux visions du monde (déjà évoquées), dont l’une semble avoir remporté la victoire avec la mort de L. C’est cela qui permet de donner sens à la perversion générale dont les personnages semblent atteints : Sayu est lourdement handicapée, Soichiro Yagami est prêt à tuer à l’aide du Death Note s’il en a la possibilité, le reste de l’équipe d’enquête soupçonne Light. D’une manière générale, on a une dégradation du climat de la série, qui semble aussi être mise en évidence par Near et Mello. Ils peuvent en effet être compris comme la division de L en deux entités, chacun reprenant certains des aspects de sa personnalité : Near l’aspect méthodique et réfléchi, et la lâcheté dont L fait preuve à quelques reprises ; Mello la boulimie (on a pu voir dans le tome 13 la liste des aliments ingurgités par L durant la série), et ce goût pour le fait d’aller « au feu », en contact direct avec le danger. On retrouve aussi chez Near les attitudes de prostration, tandis que Mello présente lui des qualités sociales, qui lui permettent d’intégrer la mafia. L, après tout, devait bien être capable de nouer des relations avec d’autres personnes, pour être capable de faire appel à Aiber et Wedy. La première discussion entre Near et Light mettra d’ailleurs bien en évidence cette parenté de Near avec L.

Cette dégradation générale est aussi la raison pour laquelle Light doit faire appel à Mikami : dans un environnement où le monde, contrairement à ses attentes, ne se régénère pas, il lui faut accélérer son processus de déification, en passant par un prophète capable de proclamer la « parole divine ». Pour Near et Mello, et par extension pour L, c’est cet évènement qui va représenter la véritable opportunité pour stopper Kira, et faire triompher leur vision de la justice. Pour Kira, c’est un pas de plus vers la divinité. Pour Near, c’est un indice de plus pour l’arrestation d’un criminel.

On en aboutit néanmoins, comme on le voit à l’ultime fin de la série, à un résultat encore plus décevant. A la mort de Light, le monde ne « revient pas » à son état originel. Non, l’Histoire est passée par là, et l’action « réelle » de Kira ayant cessé, il peut devenir un mythe. Ce mythe marque ainsi l’apparition d’une nouvelle religion, en marge de la société, qui est appelée à s’élaborer autour d’une communauté idéalisant Kira, « Notre Seigneur ».

Le lecteur qui a lu la série ne peut alors qu’être saisi d’un pincement au cœur lorsqu’il se retrouve confronté aux deux dernières pages. Cette figure féminine proche de Misa (car en effet, du point de vue du scénario, on a pu voir le rejet qu’a contracté Misa vis-à-vis de Kira. Il semblerait donc improbable que ce soit elle), à laquelle se superpose un sous-titre : « Ainsi se finit l’histoire de Death Note », marque abruptement à la fois la fin de la série et le début d’une autre histoire, qui peut-être un jour nous sera contée. Pour souligner néanmoins l’irréversibilité de ce que nous venons de lire, vient ensuite la dernière page du manga, sur laquelle est sobrement écrit : « Une fois morts ils ne peuvent jamais revenir à la vie. ».

Une émotion différente est présente dans l’ultime épisode de la série animée, qui semble plus nostalgique et plus cyclique (Light se croisant lui-même tenant le Death Note qui l’a mené à sa perte). Le suicide de Misa dans la série animée rappelle sans doute d’ailleurs qu’elle est le seul personnage réellement affecté par une sorte de « fatalité ». Alors que Light ou L contribuent à leur perte par leur comportement (ils sont tués par le Death Note, pas parce qu’ils « devaient » mourir à une date déterminée d’avance), Misa était le personnage condamné à mourir jeune dès son apparition, et qui traverse des péripéties qui ne font qu’en raccourcir ou rallonger l’existence, pour au final disparaître dans la solitude.

Concernant l’hypothèse d’une suite à la série, on peut remarquer que celle-ci aurait fort à faire pour n’en être pas qu’une simple répétition, et développer des thèmes qui n’auraient pas déjà acquis leur plein sens dans celui-ci. En effet, le pessimisme, voire l’absurde de la série (après tout, on peut se questionner à l’infini sur le sens à accorder au geste qui a été pour Ryûk de jeter son Death Note dans le monde des humains) est un filon qu’il faut savoir exploiter avec parcimonie, au risque de tomber dans le pathétique ou pire, le ridicule.
On pourra néanmoins se consoler de la fin de la série en se rappelant qu’une bonne histoire, quelle qu’elle soit, est une histoire que l’on parcourt à plusieurs reprises, en y découvrant toujours de la nouveauté. Et nul doute que Death Note est une série digne d’être lue et relue.
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Cornemuse
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MessageSujet: Re: Quelques considérations sur Death Note   Dim 23 Jan - 13:53

J'ai trouvé pas mal de tes analyses intéressantes. D'autres me semblent un peu abusives (monde des Shinigami comme contre-exemple de l'allégorie de la caverne de Platon, euh ^^) Au niveau de la forme (car malgré tout c'est important) : tu devrais mettre les titres en valeur, et sauter des lignes entre tes paragraphes, car là c'est assez désagréable à lire. Sur internet il n'y a aucun alinéa donc il vaut mieux sauter des lignes pour mettre en valeur le découpage des paragraphes. Je voulais commenter des passages précis mais je ne m'y retrouve plus dans la masse, et j'ai la flemme de relire pour trouver ^^

Quoiqu'il en soit : parmi le peu de choses qui m'ont dérangé dans Death Note, il y a justement cette atmosphère de religion. Elle est à la fois bien traitée (les réactions des gens, la peur, la foi) et trop omniprésente. Pour moi Death Note représente bien plus efficacement le phénomène d'une dictature que celui d'une secte religieuse. Tout y est : volonté initiale bienfaitrice, prise de conscience d'un pouvoir qui parait sans fin, volonté d'imposer aux gens un bien qu'ils n'ont pas demandé mais qu'ils seront contents d'avoir plus tard. Puis : peur des opposants, paranoïa, enlisement sans fin dans des manipulations pour se protéger, jusqu'à manipuler les plus proches, et finalement écroulement. J'adore aussi à quel point ils ont été forts pour faire la transition imperceptible entre le moment où il minimise l'opposition car il a encore l'impression d'être invincible, et le moment où il panique et finit par perdre la face jusqu'à oublier la volonté bienfaisante qu'il avait au départ (évidemment à relativiser, vu les moyens employés ^^).

Sinon : très bon article pour très bonne série. Mises à part quelques considérations qui me paraissent un peu tirées par les cheveux, il y en a beaucoup des excellentes. J'ai aimé la vision de Light comme un extrême du "faible" de Nietzsche, c'est exactement ça.
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