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 Morton Feldman

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Cornemuse
Crazy like a creepy horse


Messages : 155
Date d'inscription : 29/12/2010
Age : 30
Localisation : France, Nîmes

MessageSujet: Morton Feldman   Ven 9 Sep - 19:24

Morton Feldman







La meilleure gueule de l'univers.




Introduction

Les photos de Morton Feldman vous aideront à imaginer le personnage. C'est un monsieur imposant, au comportement rustre, qui parle fort et rit encore plus fort. Il est plutôt fier de lui-même et, comme Beethoven, est conscient de son talent. La première impression qu'a donné le compositeur à ceux qui l'ont rencontré est celle d'un type marrant et bruyant, un brave homme un peu pompier. Il déteste l'intellectualisme, les grandes villes, même s'il vit à New York la majorité de sa vie, et l'Europe, qu'il assimile à l'intellectualisme.

"Je trouve que, plus on se rapproche des grandes villes, plus on constate que l'intelligentsia y est rigide, blasée. Vivre à Paris, ou à New York, c'est comme avoir un passeport pour la stupidité." ("A l'égard des grandes villes", conversation avec Jean-Yves Bosseur, 1967)

Imaginez maintenant que ce gros monsieur pas beau est extrêmement cultivé, et compose une musique si douce et si dépouillée qu'elle frôle toujours le silence. Il est tellement myope que ses lunettes ne suffisent pas, même si elles déforment ses yeux : il est obligé, pour écrire de la musique, de pencher son gros corps jusqu'à ce que son visage soit à quelques centimètres du papier et de la mine de son crayon. Il écrit consciencieusement, note par note, des musiques qui s'écoutent consciencieusement, note par note, à la fois subtiles et précises, et d'une lenteur à toute épreuve. Et pour possible cause : le cœur de Morty – tel qu'il se fait appeler – bat très lentement, au rythme de celui des plus grands sportifs alors qu'il ne pratique aucun sport.

C'est par ailleurs un travailleur chevronné, qui pouvait composer 15-16h par jour, et qui pendant son travail avait, selon ses dires, « l'impression de mourir TRES lentement ».

http://www.youtube.com/watch?v=n_T9QdarI4g
Violin and String Quartet (1985)

Oui, la vidéo dure 2h et 13 min.
Note : Je n'intègre pas les vidéos dans l'article car il y en a trop.

Morton Feldman est un des compositeurs phares de l’École de New York, aux côtés de John Cage et Christian Wolff. L’École de New York, en musique, correspond tout à fait à l’École de New York en arts plastiques. C'est un regroupement d'artistes qui ont percé vers les années 1950-1960. Tous ces gens sont amis et se côtoient. Ainsi Morton Feldman autant que John Cage ou Christian Wolff fréquentent régulièrement le Cedar Bar et l'Artists Club à Manhattan, où se retrouve le milieu artistique des expressionnistes abstraits (William De Kooning, Mark Rothko, Jackson Pollock...) ou d'autres encore comme Robert Rauschenberg. Je mettrai des œuvres de ces artistes au long de l'article, car elles se marient bien avec la musique de Morton Feldman. Au départ, je voulais faire un article sur l’École de New York en général, musique comme peinture, mais ce sera pour bien plus tard car le projet est trop ambitieux.

Pour l'heure, on parlera de Feldman. Je mettrai dans cet article essentiellement ses œuvres de maturité (années 1980), qui sont à mon goût les plus belles. Les comparaisons que je pourrai faire avec l'Ecole de New York, qui se situe plutôt dans les années 1950-1960, fonctionnent malgré tout, puisque le compositeur n'a pas vraiment changé de direction esthétique au fil de sa carrière.

http://www.youtube.com/watch?v=myIvdeQH8hQ
http://www.youtube.com/watch?v=6mI5fOa4Nu4
http://www.youtube.com/watch?v=FHxoL7PwMa4&
http://www.youtube.com/watch?v=fY3AhW94Wwg
For Philip Guston (1984)

Les dernières œuvres de Feldman sont très souvent dédiées à des artistes qu'il a connus : Philip Guston, Mark Rothko, Samuel Beckett, John Cage...
4 vidéos de plus d'un heure... Déduisez-en la durée du morceau ^^ C'est en tout cas, je crois bien, mon préféré du compositeur.




Rien ou presque

Morton Feldman répète souvent que lorsqu'il commence à composer un morceau, il part de rien. C'est à dire qu'il ne fait aucun travail de recherche préalable, de pré-conception. Il ne cherche pas un thème, ou n'a aucune idée de structure. Il écrit une note, puis deux, et quand il a fini, il a pondu un morceau d'une heure ou plus.

http://www.youtube.com/watch?v=0_Q-1u6sNgQ
Piano and String Quartet, 1985

C'est une œuvre très tardive, deux ans avant la mort du compositeur.

Cette attitude est totalement opposée à celle de ses collègues européens. Les années 50-60 sont écrasées sous le poids d'un gros et gras compositeur nommé Karlheinz Stockhausen, aujourd'hui souvent considéré comme le plus grand compositeur du XXème siècle. Stockhausen est, avec Pierre Boulez, un grand ponte du sérialisme, système de composition dérivé du dodécaphonisme de Schoenberg. Pour résumer : tous les paramètres du son sont organisés en séries qui seront respectées du début à la fin de l’œuvre. Le compositeur utilise ensuite ces séries de notes, séries de rythmes, séries de timbres, etc, pour construire son morceau. En d'autres termes, composer implique d'abord d'établir une liste de matériaux, puis de les utiliser au sein d'une structure elle aussi prédéfinie.

"Quant à mes collègues d'Europe, ils ne font que continuer au vingtième siècle la musique du dix-neuvième. C'est une situation très curieuse. Ce qui les intéresse, ce n'est pas ce qui a intéressé l'histoire de l'art visuel pendant les quatre-vingts dernières années. La recherche du compositeur porte toujours sur ce que Nietzsche appelait le mensonge de la grande forme." (Feldman, « Entretien avec Françoise Esselier, » 1970)


Karlheinz Stockhausen. Voyez comme l'européen est un être vil et fou. Musicalement, ça donne ça : http://www.youtube.com/watch?v=3_GTMURHlpY (PS : l'unique commentaire de la vidéo est aussi éloquent)

"Cage et moi n'avons d'autre but que de présenter une situation musicale en utilisant uniquement le matériau musical. Je crois que nous sommes les premiers à utiliser ce matériau pour ce qu'il est, sans chercher à lui attribuer une autre fonction." (Entretien avec Françoise Esselier, 1970)

Morton Feldman compose avec son intuition avant tout, qu'il considère comme infaillible. Il n'aime ni les systèmes rigides (ceux qu'on impose à soi-même avant même de composer, comme le sérialisme, ou l'harmonie tonale), ni les structures. Professeur de composition, il enseigne des techniques qui n'ont rien à voir avec des cours de composition classiques, et qui ressemblent plutôt à des cours généraux sur la création. Les écrits de Feldman sont une mine d'or pour toute personne qui crée. Ses conseils ne portent pas sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire, ni sur des questions de bon goût ou de mauvais goût. Ils portent plutôt sur les vrais problèmes que n'importe quel créateur connaît : la gestion psychologique de l'inspiration, l'organisation régulière du travail, l'organisation même de son bureau de travail. Il insiste par exemple sur une technique essentielle de composition pour lui : écrire à l'encre. Ne pas pouvoir corriger oblige une concentration maximale, qui selon lui est le seul et unique secret d'une œuvre réussie. Autre technique : recopier ce qu'on a déjà écrit. Feldman travaillait une quinzaine d'heures par jour, en composant la moitié du temps et en recopiant durant l'autre moitié afin de s'imprégner de son œuvre, de faire germer des idées, et d'entretenir une concentration maximale.

Les morceaux se caractérisent surtout par ce qu'ils sont très longs et qu'il s'y passe très rien. L'équivalent pictural de Feldman serait Mark Rothko, et plus généralement cette facette de l'expressionnisme abstrait qui pratique le « colorfield painting ». Un morceau de Feldman est un aplat de couleur avec des infimes variations d'intensité, d'épaisseur, le tout étalé sur une toile immense d'une heure et demi.

"Mon travail ressemble beaucoup à celui d'un peintre dans la mesure où, en observant les phénomènes, j'épaissis et j'allège, et je travaille de cette façon, juste en observant ce qui est nécessaire.[...] Mais, comme chez Rothko, c'est juste une question de conserver cette tension, cette stase (stasis). On trouve ça chez Matisse, toute cette idée de stase. C'est le mot juste. J'ai affaire à la stase. C'est gelé et, en même temps, ça vibre." (Feldman, Conférence de Francfort, 1984)

http://www.youtube.com/watch?v=GIWqdEL4Npk&
For John Cage (1982)



Mark Rothko, Ochre and Red and Red, 1954

L'originalité de la musique de Feldman est donc paradoxalement dans ce qu'elle n'est pas étonnante. La musique, depuis la fin du Moyen-Age, est un art qui joue avec les attentes, les tensions, les résolutions, les surprises, etc, et ce notamment parce qu'elle se déroule dans le temps. Dans un morceau de Feldman, il ne se passe quasiment rien. Comme dans un tableau de Rothko, chez qui il n'y a pas le mouvement qu'on trouve par exemple chez Mondrian à travers des jeux de composition et des couleurs vives. Ce sont plutôt des immenses toiles aux couleurs quasi-mystiques dans lesquelles le spectateur se trouve happé. C'est exactement ce qui se passe musicalement avec Feldman : dès les premières secondes de ses morceaux, on se perd dans un univers particulier, très statique mais pourtant vivant, et on y reste pendant une durée qui, par sa longueur, nous paraît indéfinie.

http://www.youtube.com/watch?v=k5Fpr_a58pk&
http://www.youtube.com/watch?v=mhZOtPHEQn4&
http://www.youtube.com/watch?v=2d0m8_JgsYY&
http://www.youtube.com/watch?v=OTkXevczL6k&
http://www.youtube.com/watch?v=d3ZpMM-SN20&
Three Voices (1982)

Joan La Barbara, chanteuse à qui a été dédiée cette œuvre, écrira ceci :

« When I started to work on it, I called him to find out how long it was so I could begin including it on upcoming concerts. "I think it’s about forty-five," he replied, so I programmed it along with other works on several events. Then when I started recording the two upper voices I called him back in a panic. "Morty," I said, "it’s almost twice that long! About ninety minutes!" "Yeh," he said, "I always thought it would be that long."
And that was the length of the first performance, starting at 11pm and lasting well after midnight ... like an eternity spent in a vast and beautiful space. »


« like an eternity spent in a vast and beautiful space. »




Une musique sans structure ?

Les œuvres tardives de Felman sont donc des fenêtres donnant accès à des parcelles d'éternité. Non attendez, c'est pas juste une phrase pour faire classe. C'est une image qui marche bien. J'explique.

La durée du morceau est le cadre de la fenêtre. Elle peut être petite (30 min, 45min) ou très grande (jusqu'à plus de 6h, pour son Second Quatuor à Cordes). Son cadre empêche de voir ce qui se passe avant et après, mais cet avant et cet après semblent exister à l'infini. Car ces œuvres ne commencent pas par une introduction et ne se terminent pas par une conclusion. Elles ne démarrent pas et ne s'arrêtent pas, du moins pas dans le ressenti. Dès les premières secondes, l'essentiel est là, le morceau est déjà bien entamé. Et la fin n'a rien de conclusif, le morceau semble pouvoir durer encore et encore. Pour en arriver à ce résultat, Morton Feldman commençait à composer plusieurs pages pour se familiariser avec son matériau (qui se créait au fil de la composition), puis décidait arbitrairement du point de départ de la pièce, et supprimait tout ce qui le précédait. On entre ainsi dans le vif du sujet dès les premières notes.

http://www.youtube.com/watch?v=xUBe_fFFBN4
For Samuel Beckett (1987) (extrait)

Dès les 5 premières secondes, vous avez entendu les principaux éléments de l’œuvre, qui durera 45min. (6 vidéos Youtube) Tout le reste sera un « maintien en vie » de ces éléments, une suspension permanente. C'est un bouillonnement qui semble pouvoir durer à l'infini.


Jackson Pollock - Grayed Rainbow (1953)
Un bouillonnement qui semble pouvoir durer à l'infini.

Ainsi, lors d'une conférence après une exécution de son Second Quatuor à Cordes, un élève a demandé au compositeur comment il avait su lorsque le morceau était terminé. Morty répond, comme à son habitude, par beaucoup de questions, beaucoup d'anecdotes, pour finalement ne pas répondre du tout. Je crois qu'il est clair qu'il n'y a pas vraiment de fin.

Créer des œuvres qui semblent dépasser le cadre qui leur est donné paraît évident en arts plastiques et en photographie. Dans la composition d'une photo ou d'un tableau, que l’œuvre soit abstraite ou figurative, il y a la question de ce qui sort du cadre. Compresser toutes les formes à l'intérieur du cadre sans les laisser fuir serait un effet de style particulier. En musique, par contre, l'idée d'introduction-développement-conclusion est très ancrée et largement dominante. On sait souvent que le morceau est terminé avant même que la parcelle de temps qu'il occupe (l'équivalent de la toile) ne soit terminée, parce que la conclusion s'entend, elle est mise en avant (de même pour l'introduction). C'est un peu comme si en arts plastiques, on dessinait un cadre à l'intérieur de la toile et qu'on mettait le reste dedans, en prenant soin de ne pas dépasser. On cherche même en musique à faire entendre clairement toute la structure interne, à faire ressortir un cheminement narratif à la manière d'un roman.

Morton Feldman est l'un des seuls compositeurs à s'évader du cadre temporel. Il n'y a pas de structure perceptible, et même lorsque des éléments se répètent, les morceaux sont si longs et si statiques que la notion de durée est brouillée, ce qui empêche toute visualisation de structure.

Écouter un morceau de Feldman ressemble à, par exemple, se poser sur la plage et écouter le bruit des vagues. On peut écouter 30min comme on peut écouter 4h. Le bruit des vagues existait avant qu'on arrive, et existe toujours quand on rentre chez soi. Il est infini. On n'éprouve pas le besoin qu'il démarre, se développe ou se conclue. Il est juste là et il est beau. Une œuvre comme le Second Quatuor à Cordes, qui dure plus de 6h, est en général présentée dans des petites salles qui ne sont pas des salles de concert. On peut entrer et sortir comme on le souhaite. Rares sont ceux, à mon avis, qui écoutent l’œuvre en entier sans bouger. On peut repartir, revenir plus tard, etc. On peut ne pas arriver à l'heure.

http://www.youtube.com/watch?v=YM7RuHBUxoI
http://www.youtube.com/watch?v=UyYvLW85n1o&
http://www.youtube.com/watch?v=ZkOMBvVCsZY
http://www.youtube.com/watch?v=S2XssiwsC-w&
http://www.youtube.com/watch?v=NUljxYRVKJk&
http://www.youtube.com/watch?v=H7rFlYh9JdA&
http://www.youtube.com/watch?v=wcDiZl26Ve4&
String Quartet n°2 (1983)

7 extraits vidéo d'une interprétation. Remarquez que le public n'est pas identique d'une vidéo à l'autre : ils partent et reviennent librement au fil du concert.


De même, sur CD, et généralement sur plusieurs CD pour une seule œuvre, ce n'est pas "grave" d'écouter un extrait, un passage, ou un seul des 4 CD. Écouter l’œuvre entière est toujours le mieux, car cette musique trouve son sens dans la longue durée, mais c'est une expérience intense et difficile, qui demande un état d'esprit spécifique et beaucoup de temps devant soi. Le reste du temps, parcourir les œuvres au hasard, les "feuilleter" sur la barre de progression de VLC, écouter des passages de 20, 30, 40min peuvent déjà être de très belles expériences. Savoir que l’œuvre entière est longue suffit parfois à capter le sens de ces extraits. Les œuvres de moins de 2h sont par contre bien plus faciles à écouter en entier.

Les tableaux de Rothko, qui sont régulièrement comparés à la musique de Feldman, ont pourtant un cadre (plusieurs en général) très défini. Mais premièrement, la délimitation des contours rectangulaires des aplats de couleur est très floutée, et deuxièmement, surtout, les toiles sont si gigantesques que devant elles, le spectateur est perdu. Rothko voulait toujours que l'immense taille de ses toiles les rende impossible à englober du regard, de sorte qu'elles dépassent le champs de vision. Rothko voulait, comme Feldman, que le public se focalise sur les plus infimes détails plutôt que sur l’œuvre dans sa globalité, qu'il oublie tout repère structurel.

« A propos du tournant paradigmatique représenté par les peintres américains de sa génération, Rothko explique que les dimensions de ses toiles ne sont donc pas monumentales, mais au contraire « intimes. » » écrit Jeffrey Weiss. Ça peut tout à fait se transposer avec la durée des œuvres de Feldman.

http://anelias.unblog.fr/files/2009/05/rothko.jpg
Rothko devant un de ses tableaux.
Cliquez sur le lien, car je n'ai pas pu mettre l'image sur le topic. Elle donne une idée de l'immensité de ses toiles.



Mark Rothko – Blue, Green and Brown (1951)




Musique d'ambiance ? Improvisation ?

Le résultat, c'est que la musique de Morton Feldman s'écoute sans chercher à comprendre ou à détecter une structure. On se laisse porter, pendant longtemps, très longtemps, en écoutant cette musique calme qui ne mène, apparemment, nulle part. Ce pourrait donc être une sorte de musique d'ambiance deluxe.

Il y a un peu de ça. Pourtant, il y a deux différences majeures. Premièrement, la musique de Morton Feldman n'est pas apaisante. Elle ne l'est pas au sens d'une détente. A l'inverse de la musique d'ambiance qui est un décor bien défini, quelque chose de profondément attiré vers le bas (il y a une pesanteur, on est "posé", comme on dit, on se sent apaisé car c'est tranquille, et ce même lorsqu'il s'agit d'une ambiance noire ou inquiétante), la musique de Morton Feldman, un peu comme le jazz, est une musique toujours attirée vers le haut. C'est-à-dire que c'est une musique toujours en suspension. On ne peut pas vraiment se poser, on est maintenu en état de douce tension (ce qu'il nomme la stase).


Philip Guston – Painting (1954)

La virtuosité de Feldman est de réussir à ce que la musique ne retombe jamais alors qu'elle semble ne jamais changer, et qu'elle est si lente. Il lui apporte les infimes variations tout juste nécessaires pour que, même après 45min de "la même chose", ce ne soit pas lassant, ce ne soit justement pas la même chose, et ça ne retombe pas. Cette sorte d'hypnose fascinée qu'on ressent durant les premières secondes ne cesse jamais. Je me suis surpris, en voulant n'écouter que quelques passages rapides de telle ou telle œuvre pour la passer en revue en quelques minutes (la feuilleter ^^) parce que j'avais autre chose à faire, à finalement écouter les 20 premières minutes sans avoir envie d'arrêter.

http://www.youtube.com/watch?v=uOuVI5gz454&
Trio (1980)

C'était ce morceau-là. Il a la particularité marrante de faire figurer, au milieu de la faible intensité habituelle, un seul et unique accord triple forte (donc très puissant) au piano vers les 20min, une intensité inhabituelle pour le compositeur, et qui ne reviendra jamais de tout le reste du morceau. Je ne suis pas fan de cette idée, qui m'a d'ailleurs tiré de mon écoute cette 1ère fois ^^.

Cette suspension permanente est la grande différence entre Morton Feldman et Steve Reich. Il y a beaucoup de différence entre ces compositeurs, mais leur attrait aux motifs répétés et à la simplicité du matériau fait qu'on a souvent voulu voir Morton Feldman comme le précurseur du minimalisme. Pourtant, Steve Reich est dans un état d'esprit totalement différent. La structure est peut-être pour Steve Reich le plus important dans un morceau et il parle même, au sujet de Music for 18 Musicians, d'architecture. Par ailleurs, la régularité implacable des motifs et leur simplicité rythmique créent une musique qui n'est pas suspendue, qui est bien marquée, à laquelle on pourrait rajouter un beat sans la dénaturer. C'est une répétition systématique qui se développe petit à petit et qui crée une extase, une jubilation qui s'amplifie au fil du morceau. Chez Morton Feldman, à l'inverse, la répétition n'est jamais systématique, elle est "vivante", organique (loin de moi cela dit de qualifier Steve Reich, que j'adore, de musique morte), elle fait des soubresauts, elle bouillonne.

http://www.youtube.com/watch?v=n_hQOTT_kKg&
For Christian Wolff (1986)

3h20, c'est la durée d'un opéra. Mais un opéra est clairement structuré. Ici, on perd complètement la notion du temps.

Morton Feldman s'est aussi beaucoup défendu de comparaisons qu'ont voulu faire certains entre sa musique et de l'improvisation. Une musique sans structure, longue et lente, au rythme éthéré, a de quoi rappeler les improvisations de musiciens amateurs. Mais en réalité, la musique de Morton Feldman est à l'inverse extrêmement subtile et, donc, les infimes détails sont importants (dans une impro, c'est plutôt le mouvement général et l'intention qui priment - enfin sauf pour les génies des génies). Qu'il n'y aie qu'un seul instrument ou un orchestre complet, l'orchestration est d'un niveau de raffinement incroyable. Avec 3, 4 notes, il est capable de produire des choses magnifiques et qui semblent venues d'un autre monde, qui sont naturellement belles (sans difficulté d'écoute, sans effort à faire) et pourtant jamais faites auparavant. Simplement parce que telle note est à telle tessiture, tel instrument, telle intensité, une chose très simple devient magnifique. J'ai essayé de reproduire quelques-unes de ses harmonies au piano, que je trouvais belles... et une fois les notes trouvées, j'étais étonné de voir quelque chose d'aussi simple harmoniquement. Ce n'était que la place des notes (telle note dans les aigus, telle autre dans les graves) qui était belle. Les notes en elles-mêmes, en position rapprochée, étaient banales.

http://www.fileden.com/files/2010/10/15/2994184/morton2.mp3

Voilà la mélodie banale. Harmoniquement, c'est du modal tout ce qu'il y a de plus basique.

http://www.fileden.com/files/2010/10/15/2994184/morton1.mp3

Et voilà le motif que Morton Feldman obtient avec ce petit truc basique, en changeant la tessiture des deux notes du milieu seulement, la première un octave en dessous, et la seconde un octave au-dessus. Il n'y a rien de complexe, rien d'impressionnant, rien de particulièrement fou dans ce procédé. Mais le résultat est tellement beau.

http://www.fileden.com/files/2010/10/15/2994184//mortion3.mp3

Et voilà ce motif à l’œuvre, qui vit, qui s'exprime, qui dure, qui ne tombe jamais, grâce à de simples modifications rythmiques écrites avec précision. Et c'est ainsi qu'avec 4 notes dont je n'aurais jamais pu faire que des mélodies bateau, Morton Feldman réussit à me donner les larmes aux yeux (hé, faut remettre les choses dans leur contexte, ce passage arrive après 50min de beauté, lorsqu'on est largement perdu dans l'infini, et tout ça, ça travaille mes pulsions émo).

http://www.youtube.com/watch?v=UuAD0J9weQM&
For Bunita Markus (1985)

Et voilà le morceau complet.

Ce genre de petite subtilité d'orchestration se retrouve en permanence durant toutes les œuvres de Feldman.

Je dis "orchestration" : c'est un terme qu'on utilise même quand il ne s'agit pas d'un orchestre, pour parler globalement du son, de l'agencement des notes, des intensités, du rapport entre les instruments, et entre les différentes tessitures (aigu, grave...) d'un même instrument – en bref, ce qu'on appellerait « mastering » ou « production » si c'était en studio. En fait, ses morceaux ne sont faits que de ces petites subtilités. Les idées d'orchestration se succèdent en motifs qui surviennent, se développent, meurent, laissent place à d'autres motifs, reviennent parfois 30min plus tard (parfois 2h plus tard !) ou ne reviennent jamais. Parfois, plutôt qu'un motif, on a une mélodie ou une suite d'accords, qui ne se répètent pas. Qui sait. Rien n'est systématique, rien n'est prévisible. On laisse simplement les choses arriver et on les écoute.

"[…] il y a une section dans le Second Quatuor à cordes qui revient tout le temps. Mais chaque fois qu'elle revient, les modules sont toujours différents. Mais si j'avais fait ça la première fois, votre oreille l'aurait moins bien accepté. Au fur et à mesure que cela devient complexe, vous l'acceptez de plus en plus. Vous êtes moins idéaliste. Vous êtes moins volontariste. Vous laissez les choses se produire. Vous lâchez prise, pour ainsi dire, sur le plan artistique. Vous vous contentez de laisser les choses arriver sans essayer d'être déterministe." (Feldman, Conférence de Francfort, 1984)

http://www.youtube.com/watch?v=OEFictzerXs&
Crippled Symmetry (1983)




Conclusion : la vie intéressante de Cornemuse


Morton Feldman m'a beaucoup apporté. C'est mon grand choc musical de 2011. Depuis, il y a beaucoup de musique que je n'écoute plus de la même manière, et je ne joue plus non plus de la même manière. Ses nombreux écrits sur le quotidien du compositeur m'ont libéré de nombreux blocages et solutionné de nombreuses impasses qui me gênaient pour composer de la musique écrite.

Il m'a aussi ouvert à beaucoup de musique contemporaine que je ne comprenais pas jusqu'à maintenant. Les morceaux de Morton Feldman, s'ils se suffisent tout à fait à eux-mêmes, peuvent aussi être considérés comme des supports d'éducation de l'oreille à diverses sonorités de la musique contemporaine. C'est long, lent, doux et répétitif, et l'oreille a le temps de se familiariser. A présent beaucoup de musiques qui me paraissaient random ont pris beaucoup de sens, me paraissent naturelles, compréhensibles, et ont perdu leur aspect « difficile » (il n'y a plus d'effort à faire pour écouter).

http://www.youtube.com/watch?v=phy3kNGwVc8
Flute and Orchestra (1978)

Beaucoup de grosses dissonances dans ce morceau, et pourtant, tout passe naturellement.

Enfin, et c'est le plus étonnant, Morton Feldman m'a ouvert au monde des arts plastiques. C'est quelque chose qui m'a toujours intrigué et devant laquelle j'ai toujours été impassible. Impossible de ressentir quoi que ce soit devant un tableau, à part me dire « oh, c'est bien fait », ou « oh, c'est bien pensé ». Mais jamais trouver ça beau comme je pouvais trouver beau un morceau de musique. Le parallèle que fait régulièrement Feldman entre sa musique et la peinture de ses contemporains, qui est évident, m'a permis de passer de l'un à l'autre, et il y a eu une sorte de déclic fabuleux. Pour la première fois, j'ai trouvé des tableaux magnifiques. Évidement, il m'arrivait de dire « ce tableau est magnifique », mais je ne le ressentais pas, je le constatais. A présent, des tableaux de Mark Rothko ou Jackson Pollock me touchent profondément.

Je reste pour l'instant quasi-uniquement sensible à l'expressionnisme abstrait. Ça s'est confirmé après une visite à l'exposition Albert Oehlen qu'il y a en ce moment à Nîmes et que j'ai adoré (ma première expo où j'ai pris un plaisir réel et non forcé ! ^^).Mais il faut bien un début à tout. Je me suis mis à la musique classique/contemporaine en partant de Steve Reich et des minimalistes, pour petit à petit m'ouvrir à la plupart de l'histoire de la musique... L'essentiel est d'avoir un premier déclic, une première ouverture sur les arts plastiques, et je les ai eu grâce à Feldman. Maintenant je peux étendre ça au fil de ma fabuleuse existence. Thanks dude.

Deux tableaux d'Albert Oehlen qui sont actuellement à Nîmes (l'expo en compte 30, une grosse expo pour cette petite ville) :

http://lh3.ggpht.com/-dXW2stYlZqY/Smt4VzmggsI/AAAAAAAAHM0/f2Fo8DckPrM/IMG_6984.JPG
Albert Oehlen est surtout influencé par William De Kooning. Oublié le titre, sorry, en même temps l'auteur s'en foutait des titres et ils n'ont pas d'importance. Dommage que la photo centre le tableau au milieu d'un cadre...

http://www.contemporaryartdaily.com/wp-content/uploads/2009/05/oehlen-3187-med_1.jpg
Il fait aussi des trucs avec des pixels.

En guise d'ouverture, je mets quelques liens vers des œuvres de Feldman antérieures à la période dont j'ai parlé (la dernière période du compositeur, la plus connue). On reconnaît ce qui sera plus tard son style de maturité. Les morceaux sont cela dit moins longs, plus hétérogènes. Les morceaux pour piano sont en tout cas superbes, surtout ceux à plus de deux mains (pour deux pianistes, donc) :

http://www.youtube.com/watch?v=xx_gwPDgodU&
Piano Four Hands(1958)

http://www.youtube.com/watch?v=x8pBXGO_LAI
http://www.youtube.com/watch?v=Y3AZQ8ZlsO4&
Piano Three Hands (1957)

http://www.youtube.com/watch?v=DDuGj80TrVE&
For Franz Kline (1962)

http://www.youtube.com/watch?v=baQpxuhSdnw&
Rothko Chapel (1971), extrait.

http://www.youtube.com/watch?v=VLi3K8em-8Y
http://www.youtube.com/watch?v=uV0GgDRevkQ&
De Kooning (1963)


Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce compositeur. Lors de sa première période, notamment, il a fait des partitions graphiques, c'est-à-dire des partitions qui ne sont pas écrites avec le solfège habituel, ni avec une notation inventée, mais avec des symboles indéfinis qui sont interprétés par le musicien en fonction de certaines directives. Mais je ne m'y suis pas encore intéressé, parce que j'aimerais pouvoir lire la partition en écoutant. Et ça coûte cher.

Un jour peut-être.

http://johancolin.files.wordpress.com/2009/04/rothko8.jpg
Et un jour peut-être, aussi, un article sur Rothko, quand j'aurai un peu de connaissances en peinture.
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Haganeren
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MessageSujet: Re: Morton Feldman   Sam 10 Sep - 16:47

Ce que j'adore avec tes articles Corn, c'est qu'il s'agit vraiment de portes ouvertes vers des mondes dont je soupçonnais certes l'existence, mais sur lequel je ne me serais jamais véritablement attardé.

C'est comme si d'un coup, il y'avait un long et passionné article sur la poterie. Il est agréable à lire et on a un véritable aperçu de ce qu'est le milieu sans pour autant nous décider à nous mettre à la poterie!

En clair dans cet innocent article de Morton Feldman, on a droit au caractère du personnage, à un monde musical que l'on ne soupçonne pas forcément et même à des disgression vers la peinture. (Qui permettent d'avoir des images dans l'article) Le tout soutenu par une écriture permettant une lecture plus qu'agréable.

En tout cas pour moi, ces articles musicaux sont vraiment classes et faute de pouvoir vraiment apprécier le style musical (Ca me "fatigue" justement, le fait que la musique de Morton ne se repose jamais, j'ai l'impression d'être sans cesse sous tension >< ), il permet au moins d'avoir vu d'autres manières de composer, d'autres manière de voir la musique et d'autres manières de l'apprécier.

Fabuleux article! moai1



Dernière édition par Haganeren le Sam 10 Sep - 18:17, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Morton Feldman   Sam 10 Sep - 17:56

Ca me fait tellement plaisir tout ce que tu me dis là JE SUI DSPRR Merci !
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Weldar
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MessageSujet: Re: Morton Feldman   Jeu 15 Sep - 1:10

Un article très intéressant nageant dans des termes techniques qui nous permettent d'améliorer notre connaissance personnelle du milieu de la composition. (en tout cas pour moi)
Parler de l'histoire et du caractère de Morton était sympa, c'était bien vu pour comprendre sa façon de voir la musique. Un véritable passionné donc.
Globalement, j'ai pris plaisir à le parcourir et c'est intéressant de lire tes analyses de ces morceaux, venant d'un connaisseur si je ne m'abuse. cui1 là

J'ai écouté certains morceaux, bon brièvement, pour voir un peu le style comme certaines musiques étaient plutôt longues. Je m'arrêterai personnellement à ce que tu disais : "C'est-à-dire que c'est une musique toujours en suspension. On ne peut pas vraiment se poser, on est maintenu en état de douce tension (ce qu'il nomme la stase). "
J'ai souvent du mal à voir où va la musique, mais en effet j'aime bien cet esprit doux. C'est relativement très agréable à écouter.

Je ne pourrais pas rajouter autres choses que ce que disais Hagadien, excellent dossier de passionné hardcore. sdc1
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